JEAN NICOT

par

ALBIN MICHEL

1876

 

Dessin de Rol. Rapin, artiste peintre, romancier

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Ce Nîmois a en effet joui, d'une célébrité assez grande et assez universelle pour mériter d'être rappelé au souvenir de ses compatriotes et voici les détails biographiques que nous donne M. Michel Nicolas dans son histoire littéraire de Nîmes.

 

Jean Nicot naquit à Nimes en 1530, son père, notaire fort estimé de ses concitoyens, mais peu riche, ne négligea cependant rien pour son éducation et lui donna les moyens de se perfectionner à Paris tant dans les lettres et les sciences que dans la gestion des affaires publiques.

 

 

Henri II et François II l'honorèrent de leur confiance, le premier le nomma maître des requêtes et le second l'envoya en ambassade à Lisbonne en 1559.

 

C'est dans cette ville et pendant le cours de cette mission qui dura deux ans, qu'il reçut d'un marchand flamand de la grain de pétun, plants d'Amérique alors inconnue en France et qui depuis, s'y est si abondamment répandue sous le nom de tabac. Nicot en envoya à. Catherine de Médicis et à son retour de Portugal, il lui présenta la plante elle-même, à laquelle cette circonstance fit donner le nom d'Herbe à la Reine.

 

Thevet a disputé en vain à Nicot la gloire d'en avoir enrichi la France, mais le nom de Nicotine qui fut d'abord donné au tabac et qui lui est resté dans le langage scientifique, constate les droits de notre compatriote à la reconnaissance du fisc pour qui cette plante a toujours été, une source d'abondantes richesses, on sait qu'actuellement l'impôt sur le tabac fournit su trésor un revenu annuel de plus de cents millions.

 

Pour récompenser les services qu'il avait rendus pendant son ambassade en Portugal, le roi lui accorda des lettres de noblesse et le fief de la terre de Villemain, située prés de Brie-Comte-Robert (Seine-et-Marne).

 

Depuis son retour en France, Nicot se consacra exclusivement à la culture des lettres.

 

En 1567, il publia une édition de l'histoire d'Aimoin, moine bénédictin, mais son principal ouvrage qui ne parut qu'après sa mort, fut un dictionnaire de la langue française, le premier ouvrage de ce genre qui ait été publié.

 

 

 

La langue française s'étant perfectionnée, ce livre qui est d'une époque où elle n'était  pas encore fixée, a nécessairement perdu de son autorité, mais comme vocabulaire du vieux langage, il pourrait être encore de quelque utilité. Un mérite qu'on ne peut lui contester, c'est d'avoir servi de base aux travaux semblables exécutés plus tard.

 

Nicot laissa plusieurs autres ouvrages inédits.

Le principal est un Traité sur la Marine, volumineux écrit destiné à expliquer les termes usités dans le langage nautique.

 

Il mourut à Paris en 1600 et fut inhumé dans l'église Saint-Paul où l'on voit son épitaphe.

 

Sa tombe est dans la chapelle de Notre-Dame et porte dans son épitaphe outre les titres d'Ambassadeur en Portugal et de maître des requêtes, celui de conseiller du roi en ses conseils d'état et privé.

 

Voici ce que nous dit Ménard tome V sur ses descendants :

 

Nicot se maria et laissa postérité. Jean Nicot, son fils, seigneur de Villemain, posséda une charge de secrétaire du roi, maison et couronne de France et de ses finances. Il épousa Catherine Bochard, dont il eût, entr'autres, deux enfants mâles ; savoir François, seigneur de Villemain et Jean qui fut trésorier des menus plaisirs du roi. Catherine Bochard survécut à son mari. Elle en était veuve dès le 17 Mai de l'an 1632 car se jour-là, elle fit une procuration étant dans la maison seigneuriale de Villemain, tant en son nom que comme tutrice et ayant la garde noble de ses enfants mineurs, par laquelle elle donna pouvoir à François Nicot, son fils, de vendre, céder et aliéner les maisons, moulins, terres, olivets, rentes et autres biens à lui appartenant situés dans la ville de Nimes et aux environs.

 

Maison natale de Jean Nicot

 

Nous savons que la maison paternelle de Jean Nicot se trouvait à Nimes dans la rue actuelle de l'Aspic. Un des descendants de cette famille est mort il y a quelques années à Nimes, recteur de l'Académie.

 

« Extrait de l'Histoire de la ville de Nîmes de Adolphe Pieyre, 1886.

En 1864, l'Académie du Gard perdait, son secrétaire perpétuel, M. Jean-Baptiste Pierre Nicot mort à Nice, le mercredi 3 août. M. Nicot était un des descendants du célèbre Jean Nicot, le célèbre importateur du tabac, un nîmois, lui aussi, qui vivait au XVI° siècle. Cependant M. Nicot était né à Aix et n'était venu se fixer à Nîmes qu’en 1819. Ses obsèques eurent lieu le samedi 6 août à 4 heures du soir. »

 

NOTA du Webmaster.

 

Une curiosité à signaler, le recteur Nicot (Jean-baptiste Pierre) rencontré réellement par Alphonse Daudet en 1857, n'est autre que le dernier descendant du nîmois Jean Nicot (qui a importé les premières graines de tabac en France et donné son nom à la Nicotine).

 

L’écrivain, Alphonse Daudet, donnera un récit brodé de cette rencontre avec le recteur sans le nommer, dans « le petit chose ».

 

Détails donnés par M. le Chanoine BRUYÈRE, extrait et lien de l’article ci-dessous :

 

« S'il faut en croire le roman du « Petit Chose », Daudet serait allé directement à Alès, après avoir vu dans sa ville natale l'ancien recteur de l'Académie de Nîmes dont il ne dit pas le nom, mais qui était Monsieur Nicot. En réalité, c’est ce que nous apprend Monsieur Ernest Daudet dans son livre « Mon frère et moi », il passa quelques jours dans sa famille à Nîmes où des cœurs fraternels l’accueillirent tendrement, puis, aux environs du Vigan « à Bréau, croyons-nous savoir » chez des cousines.

« Daudet vit-il Monsieur Nicot avant ou après ?

« Peu importe. Dans son livre, il nous a raconté son entrevue avec l'ancien recteur. Lorsque celui-ci vit entrer le « Petit Chose » dans .son cabinet, il ne put retenir un geste de surprise :

« Ah ! mon Dieu, dit-il, comme il est petit ! »

« L'exclamation du recteur porta un coup terrible au jeune homme. Ils ne vont pas vouloir de moi, pensa-t-il ; et tout son corps se mit à trembler. heureusement le recteur reprit :

 

« Approche ici, mon garçon. Nous allons donc faire de toi un maître d'études. A ton âge, avec cette taille et cette figure-là le métier te sera plus dur qu'à un autre. Mais enfin, puisqu'il faut que tu gagnes ta vie, mon cher enfant, nous arrangerons cela pour le mieux. En commençant, on ne te mettra pas dans une grande baraque. Je vais t'envoyer dans un collège communal, à quelques lieux d'ici, à Sarlande, en pleine montagne. Là tu feras ton apprentissage d'homme. »l

« Tout en parlant, Monsieur le recteur rédigea une lettre au principal du Collège de Sarlande pour lui présenter son protégé. »

 

Article complet du Petit Chose à Sarlande de l’abbé Bruyère.

 

Albin Michel, Nîmes et ses rues, édition "Clavel - Ballivet", Nîmes, 1876, page 212 à 215.

 

-O-

 

L'AMBASSADEUR NICOT

de E. D., 1897.

 

Jean Nicot, ambassadeur de France en Portugal au XVIe siècle. Sa correspondance inédite, par Edmond Falgairolle, procureur de la République à Aubusson, membre de la Société d'archéologie, membre de l'académie de Nimes. Paris, Augustin Challamel, 1897.

 

Le nîmois Jean Nicot, conseiller du roi et maître des requêtes en son hôtel diplomate consommé, littérateur et écrivain apprécié, homme de coeur et de société, possédant un savoir et une science pro­fonde, il fut désigné par Henri II pour l'ambassade de Portugal en avril 1559, et séjourna deux ans à Lisbonne. M. Edmond Falgairolle, procureur de la République à Aubusson, vient de publier la correspondance inédite de cet ambassadeur, 46 lettres et 16 minutes de dépêches, tirées de la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg et de la Bibliothèque nationale. Il a fallu neuf ans de recherches pour recueillir tous ces documents, et M. Falgairolle les a réunis en un fort volume de 350 pages, en les faisant précéder d'une étude aussi consciencieuse qu'intéressante.

 

Le nouvel ambassadeur de France en Portugal avait de nombreuses questions à traiter. Les routes maritimes étaient aussi peu sûres que les routes de terre. Fréquents étaient les actes de piraterie ; l'occasion faisait le larron ; quand deux bateaux se rencontraient, le plus tort courait sus à l'autre et s'emparait de la cargaison. De là, plaintes et récriminations incessantes.

 

Le Portugal avait de riches colonies, sur la côte d'Afrique ou au Brésil, sans parler des possessions lointaines de l'Orient : ici, c'était le calviniste Villegagnon qui bâtissait un fort sur la terre d'Amérique ; là, des capitaines inconnus, en quête de gains illicites, qui rôdaient dans les parages de la Guinée, à la recherche d'un chargement de poivre ou de poudre d'or. Et la Cour du Portugal de renouveler ses plaintes.

 

Le roi de France n'était guère plus satisfait. Des ports de Bretagne et de Normandie partaient sans cesse des bateaux chargés de blé, qui négligeaient d'acquitter les droits de douane et venaient vendre leur marchandise à Lisbonne. Les Portugais recevaient avec joie une denrée indispensable, dont le prix était diminué de tout ce que perdait le trésor du roi de France, et le gouvernement se gardait bien de faire droit aux réclamations de Nicot, pour un tort dont une puissance amie était seule à souffrir. Ajoutons que les tribunaux portugais mettaient la justice au service de leurs compatriotes, et que, pour nos nationaux, procès engagé était d'avance procès perdu.

 

Enfin, en dehors et au-dessus tous ces différends l'ambassadeur semblait chargé d'une mission politique de haute portée : préparer le mariage de Marguerite de Valois et du jeune enfant, don Sébastien, afin d'assurer ainsi l'avenir de la dynastie portugaise et l'indépendance du royaume contre l'ambition et les intrigues espagnoles.

 

Comment l'ambassadeur de France s'est-il acquitté de sa tâche ?

 

M. Falgairolle rend un juste hommage à son zèle, à son activité, ainsi qu'à la précision et à la variété de ses renseignements. Jean Nicot a en effet rempli honorablement une tâche difficile et absorbante. Mais a-t-il été bien payé de ses peines ?

 

Il semble qu'il n'ait eu à se louer ni de son souverain, qui, par négligence ou pénurie, fait de lui un ambassadeur « besoigneux », pressé par ses créanciers, toujours à court d'argent, ni de la Cour de Portugal, qui, sans rien refuser, n'accorde jamais rien. Les blés continuent à être exportés en fraude; les marchands sont molestés et dépouillés. De temps en temps, quand on craint d'avoir dépassé la mesure, on relâche quelques Français illégalement détenus ou frappés de peines excessives. Mais Nicot plaide en vain les intérêts du fisc, réclame inutilement la vente directe de quelques chargements d'épices à nos nationaux, essaye sans succès de sauver la colonie de Villegagnon. Quant à la grande question, le mariage de Marguerite de Valois, il constate bien que tout le monde le désire, mais n'arrive pas à provoquer une proposition ferme et nette, qu'il puisse transmettre officiellement. En fin de compte, dans la lettre de rappel du juillet 1561, le roi de France est obligé de reconnaître qu'il est aussi peu utile pour son service et le bien de ses sujets « d'y (à Lisbonne) tenir des ambassades que de n'en tenir poinct. »

 

M. Falgairolle a étudié dans tous ses détails l'ambassade de Nicot ; et, dans ce commerce avec un homme éminent, il a passé peu à peu de l'intérêt à la sympathie, de la sympathie à l'affection, de l'affection à l'admiration. L'historien, qui voulait juger en magistrat, est devenu l'ami, qui plaide en avocat, et le défenseur de Nicot a mis au service de sa cause la science de l'érudit et l'art de l'écrivain. Il aime à entendre le roi appeler Nicot « son amé et féal conseiller » ou la reine de Portugal lui dire que sa conduite est « très chrétienne, très sainte et très bonne. »

 

Il s'indigne à l'idée qu'on a pu lui contester la gloire d'avoir fait adopter en France cette Nicotiane, qui fut d'abord une plante médicinale, la panacrée universelle. Il conclut que Nicot se place « au premier rang des diplomates » et que « sa part. de gloire est assez large pour que rien ne puisse l'amoindrir ». Enfin il demande pour cet homme illustre l'honneur accordé déjà par la ville de Nimes à l'empereur Antonin et au poète Reboul.

 

Nicot aura-t-il sa statue ?

 

Cette statue fera-t-elle revivre le diplomate et le lettré « peu connu et presque oublié de nos jours ?»

 

Nîmes ne semble pas, jusqu'à présent du moins, atteinte de statuomanie, et son crédit en pareille matière est loin d'être épuisé :

 

Qu'elle élève donc, un monument à Jean Nicot ; mais en disant bien haut qu'elle veut honorer l'ambassadeur, le conseiller d'état, l'homme de lettres : c'est peut-être le seul moyen de prévenir une protestation bruyante des sociétés contre l'abus du tabac.

 

Extrait de la revue du Midi, Nîmes, N° 9 du 1er mars 1897, pages 241 à 244, texte de E. D.

 

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