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Les Courses de Taureaux à Nîmes de 1804 à 1820 A. JOSEPH D’ARBAUD, 1924
Il est difficile de savoir depuis quand les courses de taureaux constituent, à Nîmes et dans les localités voisines, un des spectacles préférés de la population. Nous n'apportons du reste aucune indication inédite qui puisse éclairer d'une lumière nouvelle les origines et les modalités primitives de ce divertissement national des Méridionaux, sport peut-être aussi ancien que l'élevage même des taureaux dans la région du Bas Rhône. Nous voudrions simplement, tâche moins ambitieuse, mais plus aisée, donner quelques renseignements historiques sur les courses de taureaux dans notre ville de 1804 à 1820 environ, période qui semble assez mal connue à ce point de vue.
Taureau à la corde. Clarensac années 50. Collection André Gras.
A la fin du XVIIIe siècle, et sans nul doute depuis fort longtemps, le peuple de Nîmes aimait beaucoup la course à la corde ou à la bourgine. Toutes les fois qu'on amenait aux abattoirs un taureau de Camargue (1), voire un boeuf paisible, la foule se saisissait de l'animal et lui faisait parcourir au galop rues et places de la ville, tandis qu'une corde le maintenait et permettait de l'arrêter s'il devenait dangereux, d'où course folle, sauts, bousculades, scènes comiques et joie générale, les coups de corne, les chutes et les étalages renversés constituant le revers de la médaille.
Lors des fêtes ou cérémonies publiques, l'on donnait de temps en temps, sur une place barrée et entourée d'installations de fortune, des courses libres, des courses de cocarde ou « au mannequin », parfois une ferrade. Et déjà ces spectacles avaient leurs ennemis et leurs détracteurs. En 1778, le conseil de ville nîmois Iui-même jugeait défavorablement, « ces courses qui occasionnent toujours des malheurs, qui portent atteinte au bon ordre et à la tranquillité publique, et qui sont très nuisibles au commerce et aux manufactures, ayant toujours été proscrites par les officiers municipaux » (2). En 1788, le Journal de Nîmes publiait également un article hostile (3).
(1) Voir sur l'élevage des taureaux de Camargue en 1808 un curieux mémoire de M. Nesme Desmarets, maire d'Aiguesmortes (archives départementales du Gard, 12 M 10). (2) Archives communales de Nîmes, LL 43, conseil du 24 avril 1718. Il est à remarquer cependant que les règlements généraux de police municipale des 14 mai 1760 et 22 avril 1778 sont muets au sujet des courses de taureaux. (3) François Rouvière, Lundis révolutionnaires (Nîmes 1891), page 107.
Durant la période révolutionnaire, les pouvoirs publics s'inspirèrent de sentiments identiques : un arrêté de l'administration centrale du Gard, en date du 20 fructidor an IV (6 septembre 1796), interdit la célébration des fêtes locales ou « votes », et prohiba expressément les courses de taureaux dans le département (1). Cette défense fut renouvelée le 18 fructidor an VIII (5 septembre 1800). Il est, bien difficile de savoir jusqu'à quel point ces dispositions furent respectées.
(1) Voici le texte de l'art. 2 de cet arrêté « Toutes courses ou combats de taureaux sont interdits dans tout le ressort du département, même lors de la célébration des fêtes républicaines ordonnées par la Loi. Il est fait défense aux propriétaires ou gardiens des dits taureaux de les prêter pour cet usage. En cas de contravention, il est enjoint aux municipalités de faire tirer sur les dits taureaux et de les tuer dés qu'ils paraîtront dans l'arène, sans que les dits propriétaires qui les auront fournis puissent réclamer aucune indemnité. »
C'est ainsi que le 19 messidor an XII (8 juillet 1804), à Nîmes, le peuple rassemblé devant l'abattoir refusa d'obéir aux ordres des commissaires de police et de se disperser, on bouscula quelques malheureux gendarmes, les portes furent enfoncées, les boeufs de Camargue enlevés de force aux bouchers, et la course « à la bourgine » se déroula par les rites avec ses péripéties habituelles. Cinq jours après, pareil « désordre » faillit se renouveler.
L'autorité s'émut, et le préfet, par deux arrêtés sévères des 24 et 27 messidor (13 et 16 juillet 1804), défendit ce divertissement, qu'il déclarait « dangereux, indigne d'un siècle et d'un peuple civilités » ; tout attroupement devant l'abattoir serait déclaré séditieux, et dispersé au besoin par les armes. De Paris, le 9 thermidor suivant, (28 juillet, 1804), le ministère de la police générale approuva ces dispositions. II est il présumer que le Gouvernement impérial eut gan de cause pendant quelques années, les documents administratifs sont muets à ce sujet (1).
(1) Le mémoire signalé; plus haut de M. Nesme Desmarets indique qu'en 1808 l'interdiction subsistait toujours Il semble qu'à cette époque on ait cependant organisé des courses en Camargue (Timon l'Athénien, Des courses et combats de taureaux dans le Midi de la France, Avignon, 1868, page 49).
Mais toute législation contraire au vœu public ne peut durer. Un événement heureux, la naissance du Roi de Rome (20 mars 1811), fit lever l'interdiction. Dés le 6 avril, une circulaire du ministre de l'intérieur avait recommandé aux préfets de veiller à ce que l'on célébrât partout des fêtes solennelles, et au besoin, pour donner à la joie publique tout son essor, de « renouveler d'anciens usages chers aux peuples de certaines contrées ».
Le baron Rolland, préfet du Gard, développant ce principe, écrivit très justement à tous les maires : « Vous pouvez renouveler les anciens usages, chers aux habitants de ces contrées, tels que la course, la lutte, les jeux des taureaux et autres spectacles propres à donner au peuple cette gaîté qui caractérise les habitants du Midi ».
Aussi donna-t-on â Nîmes, les 9 et 10 juin 1811, jours désignés pour la fête, deux courses de taureaux sur la place des Arènes, entourée de barrières et d'amphithéâtres dressés par les soins des entrepreneurs au sud-est du monument romain. Le succès fut très vif. Le Journal dut Gard, qui ne fournit malheureusement aucun détail sur la nature même des courses, mentionne la présence à chaque journée de 12 à 15000 spectateurs (n'oublions jamais que le rédacteur était du Midi...).
Le directeur du théâtre et des spectacles à Nîmes était, alors, depuis 1809, François Branchu. Fort désireux sans doute de réaliser d'importants bénéfices, que la scène s'avérait impuissante à lui procurer, il s'empressa de solliciter une autorisation préfectorale, afin de donner des courses à Beaucaire pendant la foire.
Le Préfet, sur l'avis du Maire, refusa, aucune installation de fortune ne lui paraissant, assez sûre pour éviter tout risque d'accident.
Cette question du local se posait également, à Nîmes, où l'on manquait d'une installation permanente pouvant donner place, en toute sécurité, à une foule considérable de curieux. Il y avait bien l'amphithéâtre, qui avait vu peut-être aux temps antiques des spectacles du même genre, mais l'intérieur des Arènes et les arceaux étaient occupés et habités.
Le dégagement de ce superbe édifice, demandé par le conseil de ville nîmois le 7 avril 1785, puis par les Etats de Languedoc le 14 février 1786, avait été décidé par arrêt du Conseil royal en date du 28 août 1786, les événements des années suivantes n'avaient, pas permis la réalisation de ce projet. Il fut repris en 1807, et, mis enfin à exécution au printemps de 1809. On démolit d'abord l'îlot de oraisons situé à l'est de l'Esplanade, puis on fit, place nette dans l'intérieur du monument et dans les arceaux. Ce premier travail fut complètement achevé au début de 1813.
C'est alors que le baron Rolland, préfet du Gard, dans une lettre au ministre de l'Intérieur datée du 7 avril, proposa de rendre les Arènes à ce qu'il croyait, leur antique destination, et d'y donner des courses de taureaux :
« Le goût qu'a le public pour la course de taureaux est porté jusqu'à la fureur dans ce pays et, nulle part il n'existe aucun emplacement aussi magnifique que celui des Arènes. »
Il estimait qu'on pouvait, les louer, le produit serait, affecté à la restauration du monument.
Branchu, que l'exploitation du théâtre laissait en sérieux déficit, s'empressa de faire parvenir, le 8 avril 1813, une pétition au préfet :
« Je désire pendant l'été donner à la ville de Nîmes un spectacle qui de tout temps fut cher à ses habitants et qu'on petit, appeler le spectacle du pays, la course des taureaux. »
Le baron Rolland,
« considérant, que le projet du sieur Branchu procurera aux habitants de la ville de Nîmes, ainsi qu'à ceux des communes circonvoisines, un amusement pour lequel ils ont eu dans tous les temps le goût le plus décidé, et qu'en lui permettant aux conditions ci-après énoncées d'établir des courses de taureaux et autres spectacles publics dans les Arènes, cette mesure sera à la fois utile à la restauration du monument et à l'intérêt des pauvres »,
lui accorda par arrêté du 20 avril, l'autorisation de donner, du 1er mai au 30 septembre, dans l'intérieur des Arènes, des courses de taureaux et autres spectacles, tels que danse de corde, manège, voltige, luttes, ascensions de ballons.
En revanche, Branchu s'engageait à payer le droit des pauvres, et à solder sur le produit, des recettes les frais de divers travaux de restauration et d'entretien, parmi lesquels la couverture de « l'aqueduc circulaire intérieur », et l'achèvement, des dix-huit grilles destinées à fermer les portiques du côté du midi.
Branchu s'associa immédiatement avec Bastide fils et Paulhan fils. La première réunion dans les Arènes eut lieu le dimanche 23 mai 1813, après une publicité soignée, 300 affiches avaient été placées dans les localités voisines, la veille et le matin de la réunion, quatorze joueurs de tambourins et de galoubets, instruments que le rédacteur du Journal du Gard appelle en style noble « hautbois champêtres et petits tambours », avaient, selon la coutume, parcouru la ville.
Les taureaux provenaient de la manade Boissier, au mas d'Anglas. Il y eut, une course au mannequin et, plusieurs courses de cocarde. Le succès fut très vif, on compta environ 8000 spectateurs, et la recette atteignit le chiffre, considérable pour l'époque, de 5600frs pour moins de 2000frs de frais.
Branchu donna vingt réunions, jusqu'en octobre 1813. Ses programmes comprenaient, outre les courses de taureaux, des luttes, des exercices d'équitation, le jeu des trois sauts, et celui du saut sur l'outre ou peau de bouc :
(1)Voilà l'article d'un journaliste que le spectacle n’avait pas emballé, ou que la direction avait bien mal placé !
L'affluence était si grande que, pour maintenir l'ordre et empêcher les « resquilleurs » (déjà !) de franchir les grilles, il fallut, sur la demande de la municipalité, organiser pour chaque réunion un service d'ordre renforcé, et installer aux Arènes un corps de garde. Un arrêté spécial du maire, approuvé le 30 juin par le préfet, réglementa en détail la police du spectacle, l'article 7 est, particulièrement curieux :
« Il est aussi défendu aux femmes, aux filles, aux enfants au-dessous de seize ans accomplis et aux vieillards au-dessus de soixante ans faits d'entrer pendant la durée des courses de taureaux dans l'enceinte de la barrière à jour qui entoure l'arène, et à toutes personnes d'entrer pendant la durée d'un spectacle quelconque avec des gros bâtons ou des follets dans aucune, partie du monument ; ceux qui seront admis à entrer dans ladite barrière à jour, pendant les courses de taureaux, pourront, y entrer avec des cannes ou bâtons minces dits vulgairement bédigasses ».
Le 11 juillet 1813, un Espagnol figura dans la course « à la manière des tauréadors » ; il est regrettable que nous n'ayons pu trouver de plus amples détails sur cet ancêtre des « toreros » modernes. Le 18, on put encore admirer « les tours de l'Espagnol et le jeu du mannequin sur pied » : le 15 août, la course d'un « buffle » (sic).
Le jour de la fête de l'Empereur, la course de taureaux fut donnée gratis devant 20000 spectateurs. M. le comte Pelet, conseiller d'État, en mission dans les départements méridionaux, y assista, et fut paraît-il, très satisfait de la beauté du coup d’œil et de l’ordre qui régnait dans cette immense assemblée.
La saison de 1813 fut donc, particulièrement brillante, et le public nîmois put se déclarer heureux; les pauvres et les hospices avaient touché pour leur part, 7200frs.
Branchu quitta Nîmes cette même année pour aller prendre la direction du 36e arrondissement théâtral (Landes, Basses et Hautes-Pyrénées), il fut, remplacé dans le Gard par le sieur Juclié, qui obtint, le 23 septembre 1813, le privilège des Arènes pour l'année 1814, moyennant un loyer de 12000frs et le versement de 20000frs pour le droit des pauvres. Mais les événements du début de l'année, l'invasion, la chute de Napoléon, le firent, renoncer à son traité en avril 1814. Daniel Mourier lui succéda dans ses droits, le 14 mai, pour une période s'étendant jusqu'au 31 octobre. Le chiffre de la location était maintenu à 12000frs, mais le droit des pauvres réduit à 4000.
Les courses de taureaux recommencèrent le dimanche 22 mai 1814. En juin, l'ordonnance rendue le 7 pour l'observation rigoureuse des dimanches et fêtes vint contrarier l'organisation, le préfet obtint cependant de Paris de faire donner les courses à partir de midi.
Le 25 août, jour de la Saint Louis, fête du Roi, l'entrée fut gratuite, et le spectacle attira 20000 personnes. Mais les bénéfices généraux furent très inférieurs à ceux que la direction Branchu avait, réalisés en 1813.
Mourier se vit obligé de suspendre les réunions, il put obtenir une diminution du chiffre de ses redevances, le prix du loyer fut ramené de 12000 à 8000frs, et le droit, des pauvres de 4.000 à 3000.
En fin de saison, Monsieur, frère du Roi le futur Charles X, honora de sa visite auguste la bonne ville de Nîmes. On réquisitionna en toute hâte, maçons, charpentiers, menuisiers et serruriers pour la toilette des Arènes, et le 11 octobre, à trois heures de l'après-midi, Monsieur assista à une ferrade donnée en son honneur dans le célèbre monument :
En 1815, les circonstances furent encore moins favorables aux divertissements publics. Pendant les Cent Jours, le 28 mai, François Bastide et Alexandre Paulhan proposèrent de louer les Arènes ; ils offraient d'habiller et d'équiper cinquante gardes nationaux, mais demandaient que le droit des pauvres fût réduit à 50frs par réunion, le bureau de bienfaisance consulté, réclama 250frs, on ne put s'entendre. Samary jeune donna quelques courses de taureaux en août et septembre, le 5 de ce dernier mois, les officiers de la troupe de ligne et de la garde nationale offrirent ce spectacle au général et aux officiers des troupes autrichiennes d'occupation.
Ainsi donc, en dépit, des événements, les courses de taureaux avaient reconquis droit de cité à Nîmes. On en donna encore en 1816, puis en août et septembre 1817, et en 1818, sous la direction d'Alexis Sinbre. En 1817, le prix d'entrée était fixé a 0,50fr !
En 1818, on vit le 23 août une grande ferrade avec taureaux du Sauvage; le jour de la Saint Louis, la course eut lieu au bénéfice des pauvres, avec six taureaux du Sauvage, le 6 septembre, on put assister encore à une ferrade de dix-huit bêtes. Cette même année 1818, il fut question de construire à Beaucaire un amphithéâtre en maçonnerie (1).
(1) En 1813 et 1814, les fermiers des baraques du Champ de Foire avaient vainement sollicité l'autorisation de donner des courses de taureaux pendant la foire, dans une enceinte palissadée.
En 1819, la course traditionnelle de charité eut lieu pour la Saint-Louis. Le 13 juin, le directeur avait fait venir un toréador espagnol, dont le succès, si l'on en croit le .Journal du Gard, fut très médiocre :
Le dimanche 22 août 1819, pendant la course libre, un jeune taureau poursuivi parvint à monter sur les premiers gradins de l'amphithéâtre, causant une véritable panique, qui se termina sans accident grave, une telle surprise est impossible depuis les travaux de restauration.
Dans la période qui suivit, il semble bien que le goût de la population nîmoise pour les courses de taureaux diminua légèrement, sans doute, on en donna encore chaque année, le 9 mai 1823, par exemple Madame, Duchesse d'Angoulême, de passage à Nîmes, vit aux Arènes une ferrade que précédèrent des danses du pays. En 1824, un arrêté du Maire de Nîmes réglementa, le 17 mai, les courses de taureaux et autres spectacles des Arènes. Mais une certaine hostilité, dont on retrouve la trace dans le .Journal du Gard du 8 octobre 1823 et du 28 juillet 1827, se manifesta contre ce divertissement, celui-ci manqua aux fêtes du Roi célébrées de 1820 à 1823; on alla jusqu'à l'interdire un moment à l'automne de cette même année 1823.
Surtout, et de plus en plus, d'autres spectacles firent, dans les Arènes, une rude concurrence aux courses de taureaux, en 1820, après la foire de Beaucaire, le célèbre Franconi et sa troupe y donnèrent trois représentations ; en juin 1821, l'écuyer anglais Ducrow y parut à son tour. En 1828, sous la direction du sieur Belfort, un théâtre d'été, le Théâtre Olympique, consacré spécialement à la pantomime chevaleresque et militaire, y fut dressé, où le public put admirer des pièces à grand spectacle telles que la Mort de Poniatowski, La Forêt noire, Sancho aux noces de Gamache, etc...
Si nous voulions rappeler des souvenirs plus proches de l'époque contemporaine, nous arriverions à l'interdiction totale des courses de taureaux en 1841 (1), puis à leur reprise en 1853, année où les Nîmois virent pour la première fois une mise à mort à l'espagnole (2), ce fut enfin, en 1863, la venue d'El Tato, qui ouvre la période moderne (3), mais ceci est une autre histoire.
(1) Arrêté préfectoral du 19 janvier 1841. (2) A. Pieyre, Histoire de la Ville de Nîmes depuis 1830, tome II, pages 226-227. (3) A. Pieyre, Histoire de la Ville de Nîmes depuis 1830, tome II, page 332.
H. CHOBAUT.
LE MITHRA, restauration rapide, à la française, à proximité des Arènes de Nîmes
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