BIOGRAPHIE

D'EMILE ESPERANDIEU

MEMBRE DE L'INSTITUT

1883-1936

DE

AUGUSTIN FLICHE, 1937

 

Il ne saurait être question d'analyser ici, même brièvement, l’œuvre scientifique du commandant Espérandieu. Celui auquel a été confié le soin de rédiger ces quelques pages liminaires, ne saurait oublier que, parmi tant de hautes qualités de caractère dont il a fait preuve, ce grand savant a toujours donné l'exemple d'une parfaite modestie, animé du sincère désir de l'imiter, il évitera donc de s'aventurer dans un domaine qui n'est pas le sien. Toutefois l'auteur de cet Avant-propos a eu l'honneur et la joie très douce d'être, depuis plus de quinze ans, admis dans l'intimité du commandant Espérandieu, de recueillir souvent sa pensée, de communier avec lui dans le même amour de la patrie méridionale dont ils sont l'un et l'autre originaires, d'être associé aux même entreprises d'apostolat intellectuel. A ce titre, il lui sera permis de compléter la liste des travaux qui fait l'objet de ce fascicule par quelques réflexions qui, peut-être, permettront de mieux saisir toute la portée des services rendus par un maître dont l'érudition, colorée de pensées généreuses, illuminée d'une flamme ardente et enthousiaste, a rayonné bien au de là des cercles restreints de la production scientifique et a su se rendre accessible aux masses comme à l'élite, aux plus humbles comme aux plus cultivés.

 

Buste d'Emile Espérandieu, au musée de Nîmes

 

Le Commandan Espérandieu est connu avant tout comme l'auteur du grand ouvrage intitulé Recueil général des bas-reliefs de la Gaule romaine, complété par le Recueil général des bas-reliefs, statues et bustes de la Germanie romaine, auquel il a consacré prés de trente ans : c'est en effet le 12 janvier 1903 que le Comité des Travaux historiques le chargea de cette importante publication; le tome 1 parut dés 1907; le tome X de la Gaule romaine a vu le jour en 1928 et le volume sur la Germanie romaine en 1931. Ce Recueil, où ont été inventoriés et reproduits, province par province, les bas-reliefs et sculptures de ronde bosse conservés sur notre sol, représente â coup sûr une des oeuvres les plus remarquables dont puisse s'enorgueillir la science française, il suppose des recherches minutieuses et multiples aussi bien dans les musées et dans les campagnes que dans les livres.

 

Aucune oeuvre n'a échappé aux investigations de l'auteur et, lorsque les oeuvres sont perdues, le dessin supplée â la reproduction directe; des notices brèves et précises, avec une bibliographie très complète, accompagnent cette illustration, en sorte qu'il y a là un ensemble unique, dont la valeur a été admirablement définie par M. Jérôme Carcopino dans un article des Mélanges d'archéologie et d'histoire :

 

« Nous devons, écrit cet éminent historien, une profonde gratitude à M. le commandant Espérandieu qui a terminé, en 1928, l'impression de son Recueil général des bas-reliefs, statues et bustes de la Gaule romaine, complété en 1931 par son Recueil général des bas-reliefs, statues et bustes de la Germanie romaine. C'est, au total, plus de 8000 documents figurés que M. Espérandieu a inventoriés, reproduits par la photographie ou par le dessin, quand il lui était impossible de les photographier. Il y a ajouté des notices dont quelques-unes ont la valeur de mémoires originaux. Il a édifié une oeuvre dont seront à jamais tributaires tous ceux qui s'intéressent au passé de la Gaule ou à celui de Rome, à la religion, à l'économie, à l'art de l'antiquité. Elle ne passera point, parce que nul ne pourra s'en passer. (2) »

 

(1) Cette analyse détaillée sera prochainement publiée dans une étude d'ensemble due à M. Pierre Deloncle, archiviste paléographe, avec préface de M. Jérôme Carcopino, Membre de l'Institut.

(2) Mélanges d'archéologie et d'histoire, 1933, p19.

 

L’œuvre scientifique du commandant Espérandieu ne se réduit pas à ce Recueil qui aurait suffi à immortaliser son nom; les 485 numéros de la bibliographie contenue dans les pages qui suivent en attestent l'incroyable fécondité, mais, si variée qu'elle puisse tout d'abord apparaître, elle revêt une grandiose unité, tellement elle converge tout entière autour de l'antiquité gallo-romaine.

 

Sans doute on notera çà et là quelques incursions dans les siècles qui ont suivi : pendant son séjour dans l'Ouest de la France, M. Espérandieu étudiera le baptistère Saint-Jean de Poitiers et l'église médiévale de Saint-Maixent ou encore, dans cette petite ville, le cadran solaire du XVIIIe siècle qui en est un des joyaux, et cela témoigne chez lui d'un large éclectisme ou, si l'on préfère, d'une grande faculté d'adaptation qui ne saurait surprendre de la part d'un esprit aussi cultivé. Sans, doute, on trouvera parmi les livres dont il est l'auteur, un cours de topographie, un cours de géographie, un guide pour la lecture de la carte d'État-major, mais on ne doit pas oublier que le « commandant », sorti en 1880 de l'École spéciale militaire de Saint-Cyr, a, pendant trente-quatre ans, appartenu â l'armée, qu'il a été un officier modèle, donnant dans toutes les situations occupées par lui l'exemple d'une haute conscience professionnelle, qu'il a notamment enseigné â l'École militaire de Saint-Maixent où il a professé les matières qui ont été ensuite condensées dans des traités. Du moins, au cours de cette carrière militaire, tous ses loisirs sont-ils consacrés à l'archéologie et à l'histoire de cette Gaule romaine qui exerce sur lui, à tout moment, un invincible attrait et forme la substance de la plupart de ses travaux.

 

A cela rien de surprenant : Emile Espérandieu est né à Saint-Hippolyte de Caton (près d’Alès, canton de Vézenobres, département du Gard ), le 11 octobre 1857. Originaire de la Narbonnaise et, dans cette province, du département de France le plus riche en vestiges de l'art romain, il a pu, dés son enfance, ressentir, devant les monuments dont il devait plus tard dévoiler les plus intimes secrets, ces émotions fortes et spontanées qui sont souvent au point de départ d'une vocation scientifique. Toute sa vie sera dominée par un idéal au service duquel il apportera toutes les ressources d'un esprit supérieurement formé et rompu à toutes les exigences des méthodes critiques; il n'aura d'autre but que de faire connaître une civilisation qu'il juge essentiellement bienfaisante et capable de développer le goût et le sentiment de la pure beauté.

 

Un autre trait ne manquera pas de frapper le lecteur de la bibliographie éditée dans ce fascicule. Il remarquera que celle-ci, établie avec méthode et avec beaucoup de soin par M. Henri Rolland, suivant l'ordre chronologique, se présente également d'après un ordre logique, que tour à tour livres, articles et notes se groupent autour d'une même question et que c'est seulement lorsqu'un problème a reçu sa solution qu'un autre est attaqué. Il constatera en même temps que, jusqu'en 1907, l’œuvre de M. Espérandieu a trait à l'archéologie régionale dont l'étude a préludé au Recueil des bas-reliefs de la Gaule romaine, qui est la somme de ces études régionales, et que celles-ci continueront, même pendant la période de publication du recueil, à former une masse imposante. Et c'est là le fruit d'une méthodique prudence qui porte l'auteur à éviter la dispersion dans l'effort, à multiplier les observations avant d'en venir aux vues d'ensemble, à faire précéder les grandes synthèses de patientes et minutieuses analyses. Il faut tenir compte aussi des nécessités de la carrière militaire du « commandant » sur laquelle se moule en quelque sorte sa vie scientifique, jusqu'au jour où, nommé chef de bataillon hors cadres, il pourra s'adonner exclusivement à ses études de prédilection.

 

Les premiers travaux archéologiques d'Emile Espérandieu datent de 1883. Nommé sous-lieutenant à sa sortie de l'École de Saint-Cyr, il fait partie, à ce moment, du corps expéditionnaire en Tunisie et, tout en s'acquittant de ses obligations professionnelles, il se penche sur les monuments laissés en cette terre africaine par la civilisation gallo-romaine et qui lui rappellent ceux de son pays natal ; il fait fouiller le sol par ses soldats, met au jour ruines et inscriptions, adresse à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres plusieurs rapports chargés de promesses, dénonce les actes de vandalisme, publie, avec une foule d'articles et de notes, une Archéologie tunisienne, où il étudie et reproduit les inscriptions qu'il a recueillies, et une Étude sur le Kef où l'épigraphie se double d'une esquisse historique. Déjà s'affirme sa méthode : il ne sépare pas l'archéologie de l'histoire et les fait concourir l'une et l'autre à la reconstitution intégrale du passé.

 

Lorsque parut l'Étude sur le Kef, le jeune officier avait déjà quitté la Tunisie pour exercer les fonctions de professeur à l'École militaire d'Infanterie. La destinée le plaçait à nouveau dans une région privilégiée qui, comme la Narbonnaise et la Tunisie, avait profondément subi l'empreinte de Rome monnaies, inscriptions, bornes milliaires, voies romaines, monuments allaient encore, en Saintonge et en Poitou, fournir une ample matière à l'activité de l'archéologue. De là une nouvelle floraison de travaux qui jettent un jour très vif sur l'histoire de deux provinces jusque là assez mal connues et qui forment un groupe fort intéressant dans l’œuvre de M. Espérandieu.

 

Après la Tunisie et les provinces de l'Ouest, Alésia est la troisième étape, et c'est, â coup sûr, l'une des plus décisives.

 

C'est le 18 septembre 1905 qu'a été décidée l'exploration méthodique du Mont Auxois. Elle se révéla très vite extraordinairement fructueuse. On trouva en abondance objets mobiliers, vases en terre cuite, monnaies gauloises et romaines; on mit au jour des sanctuaires, des habitations romaines et préromaines dont plusieurs creusées, au moins en partie, dans le roc; mais surtout le grand problème historique, qui avait déchaîné tant de polémiques, recevait enfin sa solution définitive sur la butte calcaire que domine la statue de Vercingétorix. Le nom d'Espérandieu est inséparable de cette révélation scientifique. Il faut lire, épars dans les Comptes Rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres, dans le Bulletin de la Société des Sciences de Semur, dans Pro Alésia, les articles, notes, conférences inspirés par les découvertes d'Alésia, ils valent par une sûre méthode, par une prudence dans l'affirmation qui exclut toute hypothèse ne reposant pas sur des observations bien établies, par une grande vigueur, accompagnée de beaucoup de clarté, dans l'exposé des résultats obtenus, et aussi par une foi, par une conviction chaleureuse et communicative qui emporte l'adhésion à toutes les idées si lumineusement exprimées.

 

Alésia a occupé le commandant Espérandieu jusqu'à la guerre de 1914 et depuis 1920 jusqu'à maintenant. Après l'Armistice, rendu définitivement â la vie civile, il revient à son département natal où il est nommé Conservateur des monuments romains et des musées archéologiques. Désormais il travaillera à l'ombre des Arènes et de la Maison Carrée, et, tout en terminant son Recueil des bas-reliefs de la Gaule romaine, tout en s'occupant de ses fouilles, il s'adonnera aux problèmes d'archéologie locale qui, plus que jamais, lui tiennent à cœur.

 

A Nîmes même, il découvre de nombreux vestiges de l'époque gallo-romaine : inscriptions, bas-reliefs, statues, mobiliers funéraires, mosaïques; il dresse le catalogue des musées archéologiques, dévoile les énigmes que posent les monuments, qu'il s'agisse de la Tourmagne dont il définit le caractère, des Arènes dont il fixe la date d'édification, ou de la Maison Carrée où il propose pour l'inscription de la façade une solution des plus ingénieuses. Il ne limite pas â Nîmes cette activité scientifique : la Narbonnaise tout entière lui doit beaucoup, comme en témoignent bien des articles consacrés à Narbonne, Vienne ou Fréjus, comme l'attestent en particulier les deux fascicules du Répertoire archéologique publié sous les auspices de la Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon où il recense et décrit si heureusement les vestiges gallo romains du Gard et des Pyrénées-Orientales.

 

(1). A la suite d'une maladie grave, contractée dans le service, qui le laissa atteint de surdité.

 

A tout moment, le commandant Espérandieu ne s'est pas borné â faire oeuvre de savant : il a voulu aussi mettre les résultats de la science â la portée de tous : Alésia avait déjà suscité des conférences en même temps que des mémoires pour les compagnies savantes. A Nîmes, cet apostolat intellectuel ne cesse de s'intensifier. Ces monuments gallo-romains, dont il a révélé certains traits encore cachés, le commandant Espérandieu s'efforcera de les faire comprendre à tous ceux qui viendront chercher auprès d'eux les émotions qu'il a lui-même ressenties à leur contact, tellement il est convaincu qu'ils ont une valeur éducative et que leur beauté même est susceptible d'élever le niveau intellectuel et moral de leurs visiteurs. Il a publié, soit à Nîmes, soit dans les collections Laurens, des monographies de la Tourmagne, des Arènes, de la Maison Carrée, du Pont du Gard, que l'on peut considérer comme des chefs-d’œuvre du genre. Ces petits livres ne font d'ailleurs que condenser l'enseignement oral qu'il a si largement distribué, qu'il s'agisse de sociétés savantes, d'étudiants ou de groupements d'enseignement populaire. Tous ceux qui l'ont vu et entendu, en face des monuments, faire revivre en quelques touches vigoureuses le passé et la civilisation de la Gaule romaine ont gardé un inoubliable souvenir de ces vibrantes leçons d'histoire et d'archéologie et senti se façonner en eux, sous l'impulsion de ce savant tout épris d'un généreux idéal, une âme ardemment latine.

 

L'apostolat intellectuel du commandant Espérandieu a encore revêtu d'autres formes. En même temps qu'il explique et commente les monuments romains du Gard, â Nîmes et au dehors il multiplie les conférences. Il a été l'un des fondateurs de l'École Arctique dont le but était de mieux faire connaître une glorieuse histoire au moyen, l'hiver, de conférences aux Nîmois, l'été, d'un enseigne­ment accompagné de visites et destiné surtout aux étrangers. Mais ce n'est pas qu'à Nîmes qu'il se prodigue : en Languedoc, dans toute la France, en Belgique et ailleurs, il ne manque pas une occasion de dévoiler la portée des découvertes archéologiques les plus récentes et de faire rayonner l'esprit classique dont il est un des meilleurs représentants.

 

L'élite a été plus particulièrement l'objet de la sollicitude du commandant Espérandieu. Persuadé avec juste raison que le savant ne doit pas uniquement songer à faire oeuvre personnelle, qu'il lui faut, pour que cette oeuvre se prolonge après lui, former des collaborateurs et des successeurs, il s'est attaché â faciliter l'essor de l'érudition locale et n'a pas ménagé ses encouragements â ceux qui étaient capables de faire bonne figure parmi elles. Les sociétés nîmoises ont trouvé en lui un protecteur bienveillant, toujours prêt â mettre son autorité â leur service. Lorsque fut fondée la Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, il accepta immédiatement d'en être le président d'honneur, et ce président d'honneur s'est doublé d'un membre très actif : il n'est pas de con­grès régional où il n'ait apporté lui-même une communication et où surtout il n'ait suscité des travaux ou des vocations en répandant la bonne parole avec cette simplicité cordiale et accueillante qui rend son abord facile et désarme toutes les timidités.

 

Par cet apostolat régionaliste, le commandant Espérandieu s'est acquis la sympathie respectueuse des Nîmois et des Languedociens qui lui demeurent reconnaissants d'avoir si grandement honoré la province dont il était originaire et à laquelle il est resté fidèle. Son oeuvre scientifique lui a valu les plus hautes distinctions auxquelles un savant puisse aspirer. Dès 1919, après la publication des sept premiers tomes du Recueil des bas-reliefs de la Gaule romaine, il était élu membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres où il succédait au marquis de Vogüé. Il a été également appelé à faire partie de la Société nationale des Antiquaires de France comme membre résidant, du Comité des travaux historiques et scientifiques, de la Commission des Fouilles. La Société d'archéologie royale de Belgique et l'Institut archéologique allemand ont tenu à le compter parmi leurs membres. Ce sont là autant d'hommages rendus à la valeur d'une oeuvre dont on trouvera dans les pages qui suivent l'imposant dénombrement et qui, nous l'espérons, est encore loin d'être terminée.

 

AUGUSTIN FLICHE.

CORRESPONDANT DE L'INSTITUT'

DOYEN DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE MONTPELLIER

 

> Contact Webmaster