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Soyons. Tour penchée et monastère.
Je livre cette singulière étymologie, que j'ai recueillie sur
les lieux, à l'appréciation des érudits et des archéologues. Soyons, que les latinistes du moyen âge nommaient Sub-Dione, a
conservé des traces du culte païen que les Romains y avaient importé; on y a
trouvé un taurobole, qui a été placé à l'entrée du village, du côté de
Valence, sur la droite de la grande route. Le vénérable curé du village
voulait le faire transporter dans son cimetière, et planter la croix sur ce
vieil emblème d'une religion idolâtrique : c'eût été le symbole matériel du
triomphe remporté par le christianisme. Cette idée ingénieuse n'a pas reçu d'exécution. L'église, qui est petite mais d'une bonne architecture, était
renfermée dans une antique abbaye dont les ruines, rasées presque au niveau
du sol, s'aperçoivent encore tout à l'entour. On ne peut pas déterminer, par titres, la date précise de la
fondation de cette abbaye, attendu que ses vieux cartulaires ont été brûlés,
au seizième siècle, par les protestants (1). Depuis cette époque, les
religieuses de Soyons, de l'ordre de saint Benoît, transférèrent à Valence
leur principal établissement. D'après d'anciens catalogues du monastère de
Soyons (2), il est constaté qu'en 1245, l'abbesse Bernarde céda à Philippe de
Savoie, administrateur de l'église de Valence, la haute justice de Soyons.
Des titres postérieurs rapportent, avec l'expression d'une vive douleur,
l'apostasie de l'abbesse Louise Damanze, qui, en 1569, embrassa la religion
réformée. (1) Catellan,
Antiquités de l'église de Valence, pag. 1298. (2) inventaire
manuscrit des titres de l'abbaye de soyons, in folio, deuxième liasse, n° 14
et 15. Ollivier, Essais
historiques sur la ville de Valence. Le grand rocher qui domine Soyons offre les traces d'un travail
curieux qui, suivant les gens du pays, remonterait seulement au temps des
guerres de religion (1); c'est un sentier taillé dans le roc, qui conduit,
dans la direction du nord au midi, vers la cime de la montagne. Du reste, il est certain que Soyons était l'une des places
fortes des calvinistes; ils s'y maintinrent à plusieurs reprises avec une
remarquable ténacité. Comme ils occupaient à la fois les bâtiments fortifiés
du monastère sur les bords du Rhône, et le château d'Yons, qui est au-dessus,
ils interceptaient sur ce point toute communication entre Lyon et le Midi. En
1627, le célèbre Brison et plus de cinq cents des siens, y étaient
retranchés; ils mettaient à rançon, depuis plusieurs mois, tous les convois
qui passaient sur le fleuve. Le 12 décembre de cette même année (2), les
troupes du roi, commandées par le prince de Condé, vinrent les assiéger; ils
demandèrent à capituler, obtinrent une suspension d'armes, et profitèrent de
la nuit suivante pour s'évader - le prince de Condé se mit à leur poursuite
et leur donna la chasse jusque dans les communes de Beauchastel et de Saint
Aubans. On détruisit alors, sur la montagne et dans la plaine, les
fortifications de Soyons. Après avoir jeté un coup d'œil sur l'histoire de cette localité,
nous allons raconter sa légende pieuse et sa légende chevaleresque. Voici
d'abord sa légende pieuse : Venance était un des fils de Sigismond, roi de Bourgogne: dès
son enfance, il S'était fait remarquer à la cour de son père par la plus
tendre piété; il n'était pas encore parvenu à l'âge mûr, que déjà sa
réputation de sainteté s'étendait jusque dans, le midi des Gaules. Le clergé
de 'Viviers, qui sentait le besoin de mettre à sa tête un homme apostolique
qui joignit à l'autorité de la vertu celle d'un grand nom, envoya des députés
à la cour du roi Sigismond pour lui demander son fils. Venance voulut en vain
se dérober aux brillants honneurs de l'épiscopat dont il se croyait indigne;
on fit violence à son humilité, et on le ramena en triomphe à Viviers. Il
gouverna son diocèse avec la plus haute sagesse, et mourut en saint comme il
avait vécu. Gondemar, nouveau roi de Bourgogne et frère de Sigismond, redemanda
le corps de son neveu pour l'inhumer dans l'église principale d'Autodunum
(Autun). Le clergé de Viviers, non sans regret, acquiesça à cette demande: le
corps du saint fut placé dans un bateau recouvert d'étoffes noires et
précieuses, où brillaient les insignes de la maison de Bourgogne. Un équipage
de quarante chevaux était destiné à faire remonter ce bateau le long des
rives du Rhône et de celles de la Saône jusqu'au dessus de Châlons; là,
d'autres moyens de transport étaient préparés. (1) Le Soldat du
Vivarais explique à quelle occasion ce travail aurait été fait : «La ville de
Soyons, dit il , ne fut pas relevée depuis le siège qu'en avait fait le
prince; mais, quant aux remparts, tours et cavernes du haut du rocher qu'on
appelait les Sangles, le tout avait été réparé et fortifié beaucoup mieux
qu'auparavant, de sorte que M. de Chabreilles avait complètement interrompu
le commerce du Rhône. Chambonnet, fils naturel du défunt sieur de Brison, y
commandait. Lors de sa capitulation à Vals, il avait fait la promesse de ne
jamais porter les armes contre le service du roi, et Sa Grandeur lui avait
fait celle de le pendre s'il contrevenait , de sorte qu'il se résolut d'en
éviter le hasard ; ce qu'il lit par un bonheur nonpareil, s'étant tous, au
nombre de deux cents , coulés, à la faveur de la nuit obscure, en bas du
rocher , par un endroit assez difficile, et de là gagnèrent le mauvais pays,
laissant le regret à chacun de ce qu'ils n'avaient pas été attrapés, et
notamment à M. de Montmorency , etc. ( Commentaire du Soldat du Vivarais,
pag. 272-274.) (2) Voir la brochure
contemporaine, intitulée ; Récit véritable de ce qui s'est passé en la prise
des villes de Soyons, Beauchastel et Saint Aubans, en Vivarais, par Mgr le
prince, avec la faite du sieur Brisons (1627, Paris, chez Guillaume Loyseau.) . Quand l'équipage arriva à la hauteur de Soyons, les chevaux
parurent saisis d'une sorte d'engourdissement; ils restèrent insensibles aux
plus vives excitations de leurs conducteurs. On mit en réquisition tous les
bœufs du pays, car il ne s'agissait, en apparence, que de triompher de la
force opposée par le courant à la continuation de la marche du bateau: les
bœufs restèrent immobiles à leur tour, et l'aiguillon sembla s'émousser sur
leurs flancs. Enfin, on reconnut qu'il y avait là quelque chose de
surnaturel, et qu'il ne fallait pas lutter contre la volonté de Dieu. Le
corps du saint, sur la demande du seigneur du château d'Yons, fut déposé au
bas de son rocher féodal; ce seigneur y fit construire sur-le-champ une
chapelle funéraire pour y renfermer un si précieux dépôt, et il fonda, peu de
temps après, le monastère de Soyons dont nous avons parlé. Les calvinistes, par fanatisme religieux, brûlèrent le corps de
saint Venance dont les bénédictines de Soyons, en fuyant du monastère, ne
sauvèrent que deux fragments. L'une de ces reliques resta à Valence, où la
plupart d'entre elles, ainsi que nous l'avons dit plus haut, S'établirent
d'une manière stable ; l'autre relique fut rapportée dans l'église de Soyons,
où elle est encore l'objet d'un pèlerinage annuel (1). Nous allons maintenant raconter, avec un peu plus de détails, la
légende chevaleresque de Soyons, ou la tradition locale sur la fausse
lépreuse de la tour des Sangles. (1) Columbi, de
rebus gestis episcoporum Vîvariensium; Ado et alii scriptores ecclesiastici.-
La relique de saint venance , qui est restée à Valence , est maintenant dans
la chapelle attenante à l'église de l'hôpital. La Lépreuse de Soyons. Le 25 mai 1098, un ciel pur comme une glace s'étendait sur le
Vivarais; quelques légers nuages se repliaient au loin sur les Alpes du
Dauphiné, et flottaient dans l'atmosphère sans la troubler. Le soleil se
levait radieux derrière ces montagnes dont les cimes semblaient nager dans
une douce vapeur. Ses premiers rayons, en inondant de leur lumière la plaine
du Valentinois et les majestueux bassins du Rhône, rencontrèrent, au pied du
rocher de Soyons, une étrange et solennelle cérémonie. L'évêque de Valence, revêtu d'un surplis et d'une étole,
sortait, avec son clergé, du monastère de l'église de Soyons. Les
bénédictines le suivaient, précédées de leur abbesse, puis venait le baron de
la Voulte, revêtu de son armure d'acier: quelques-uns uns de ses officiers
l'escortaient respectueusement. Plusieurs seigneurs des environs se
groupaient derrière lui. Enfin, à la queue de ce cortège, on voyait une foule
immense de peuple, venu de Valence, de Crussol et des villes les plus
voisines du Vivarais et du Dauphiné. L'évêque et son clergé passèrent en dehors du bâtiment du
monastère et en firent le tour; ils arrivèrent au pied d'une cellule dans
laquelle on venait de pratiquer une porte extérieure, comme le témoignait le
ciment encore humide qui en entourait le cadre: là, le hérault de l'évêque
appela par trois fois Iseult du Béage, jeune novice qui habitait cette
cellule. Elle descendit la tête couverte d'un voile noir : sa démarche était
chancelante ; Elle s'appuyait de temps en temps sur une sœur converse qui
marchait à côté d'elle. Quand elle fut sur le seuil de la porte, on lui fit
signe de s'arrêter. L'évêque de Valence déroula alors un volumineux parchemin
(1) contenant une sentence de son juge ecclésiastique, et il en donna lecture
à haute voix. Il en résultait que, d'après le rapport d'une matrone, le juge
avait reconnu qu'Iseult du Béage, âgée de dix-neuf ans, était atteinte de la
lèpre, et, comme telle, il l'avait condamnée à être retranchée de la société
civile. On entendit alors de cruels sanglots s'échapper de la poitrine de la
jeune fille voilée; le peuple écoutait dans le silence et la stupeur. Les
lépreux n'étaient pas alors aussi multipliés qu'ils le furent depuis, et la
coutume de les séparer corporellement du monde, transformée dans la suite en
loi générale de l'Église, n'était pas universellement établie. C'était la
première fois qu'on procédait, dans le diocèse de Valence, à cette imposante
et sombre cérémonie, déjà usitée pourtant dans les diocèses voisins. Iseult du Béage, seul rejeton d'une noble famille du Vivarais,
et unique héritière de plusieurs seigneuries depuis que son père, Gérenton du
Béage, était mort à la croisade, avait dû se croire promise, par sa naissance
et sa fortune, à de hautes et brillantes destinées. Pupille du baron de la
Voulte, elle avait en vain imploré son appui contre la sentence qui la
frappait; le baron lui avait fait répondre qu'il ne pouvait rien pour elle,
et qu'il fallait que la sentence ecclésiastique s'exécutât: seulement, il
avait décidé qu'une tour de son château des Sangles, près de Soyons, serait
le lieu de séquestration de la jeune lépreuse, et que sa solitude serait
partagée par une villageoise, compagne de son enfance, qui s'était offerte à
courir les risques de cette dangereuse cohabitation (2). (1) Instrumentum
judicis ecclesiastici. Voir Rituales parisienses du quinzième et même du
seizième siècle. Soyons dépendait de l'évêché de Valence. (2) Un peu plus
tard, les supérieurs ecclésiastiques n'auraient peut être pas permis de
pareils adoucissements. Au reste, il s'établit , dès la fin du douzième
siècle, une foule de maladreries, où les lépreux étaient très bien soignés. Après avoir donné lecture de la sentence du juge ecclésiastique,
l'évêque de Valence jeta de l'eau bénite sur la pauvre malade, puis il
l'engagea à subir, avec une résignation toute chrétienne, la terrible épreuve
que le Ciel lui envoyait. Ma sœur (1), lui dit il, chère affligée du bon Dieu pour avoir à
souffrir moult tristesse, tribulation, maladie, méselerie, et autre adversité
du monde, on parvient au royaume de paradis, où il n'y a nul meschief, ne
nulle adversité, mais où sont tous purs et nets, et sans quelconque tache
d'ordure, plus resplendissants que le soleil, où que vous irez si Dieu plait;
mais que vous soyez bonne chrétienne et que vous portiez patiemment cette
adversité, Dieu vous en donne la grâce ! Car, ma sœur, telle séparation n'est
que corporelle; quant à l'esprit, qui est le principal, vous êtes toujours à
Jésus Christ autant que vous fûtes oncques, et aurez part et portion à toutes
les prières de notre mère sainte Église, comme si personnellement étiez tous
les jours assistante au service divin avec les autres; et, quant à vos
petites nécessités, le très haut et très puissant seigneur baron de la
Voulte, votre oncle et tuteur, y pourvoira, et Dieu ne vous délaissera point:
seulement, veillez sur vous-même et ayez patience; Dieu demeurera avec vous.
Amen. » L'évêque de Valence exhorta ensuite Iseult du Béage à le suivre
volontairement dans l'église de Soyons, où elle entendrait la messe et
recevrait la bénédiction épiscopale. Alors, tout le cortège se forma en procession pour retourner à
l'église; le clergé fermait la marche, et devant le clergé marchait la
lépreuse enveloppée de son voile. On chantait, sur un ton lugubre, les
Psaumes de la pénitence, où le roi prophète semble avoir exhalé tous les
gémissements de la douleur et du repentir. Sous le porche même de l'église, tenant à la porte du milieu,
deux prie Dieu, revêtus d'une étoffe noire, avaient été placés entre des
barrières qui les séparaient du reste de l'église c'est là que l'on fit
entrer Iseult et sa compagne ; puis, la porte par laquelle elles étaient
venues, se referma, et la foule, qui augmentait toujours, pénétrait dans le
temple par les entrées latérales. L'évêque dit alors la messe, dont les prières étaient
admirablement adaptées à la situation de cette infortunée, à qui on faisait
un désert au milieu du monde. « Autour de moi, disait il, sont les gémissements de la mort
(2); autour de moi sont les douleurs de l'enfer. Du sein de la tribulation,
j'ai invoqué le Seigneur, et il a écouté ma voix dans son temple saint. » Et
plus loin: « Ayez pitié de moi (3), Seigneur, car je souffre profondément:
guérissez-moi, mon Dieu! » « R. Tous mes os ont été remués, et mon âme a éprouvé un grand
trouble. » (1) Histoire de
saint François d'Assise, par Émile Chavin. (2) Introïtus missœ
leprosorum (Rituales Parisienses de 15144 et 1566). (3) Gradualis
(Idem). V. Louez Dieu, qui guérit les hommes au cœur contrit, et qui
adoucit l'amertume de leur pénitence. L'évêque de Valence donna à la pauvre
Iseult le remède mystique qui fortifie et qui soulage; la communion lui fut
apportée de l'autel jusqu'à la chapelle cellulaire. On remarqua ensuite l'accent de foi et de ferveur avec lequel le
saint pontife récita ces paroles de l'oraison de la postcommunion : Oh mon Dieu ! (1) refuge puissant de toute infirmité humaine!
accordez la vertu de votre protection à notre pauvre malade, afin qu'elle
mérite d'être représentée à votre Église, toute purifiée du mal qui la
dévore, etc. Après que le sacrifice de la messe eut été achevé, on vit un
spectacle imposant: l'évêque fit sortir la lépreuse sur le cimetière qui
était attenant à l'église, pendant que son clergé chantait le De profundis et
le Libera me ; ensuite, il prit par trois fois une pellée de terre sur le
bord d'une fosse récemment ouverte, et par trois fois la lui mit sur la tête
en disant: « Meurs au monde, renais à Dieu (2). » (1) Postcommunio
(Idem). (2) Cette portion de
la cérémonie était suivie d'une série de défenses légales qui n'auraient eu
aucun but pour Iseult, condamnée à une captivité réelle, au lieu d'être
reléguée dans une chaumière au milieu des bois. Voici la terrible formule
d'interdictions telle que nous la transmettent les vieux rituels du
quatorzième, du quinzième et du seizième siècle La procession s'éloigna ensuite de l'église dans le même ordre
où elle y était entrée; mais, au lieu de tourner autour des bâtiments du
monastère pour revenir à la cellule où on avait pris la lépreuse, elle
remonta les rives du Rhône jusqu'à la première gorge qui s'ouvrait sur la
gauche là, elle s'avança au milieu des haies d'aubépine et d'églantiers
fleuris, en chantant les saintes litanies. Elle gravit ensuite les contours
d'un chemin escarpé qui conduisait au château de Soyons. Le donjon ou la
grande tour carrée était séparée du reste de la forteresse et en commandait
les approches; c'était là que le baron de la Voulte avait fait préparer le
triste appartement où la pauvre Iseult devait passer le reste de sa vie. Au
moment où elle allait franchir le seuil de la poterne basse destinée à se
refermer sur elle pour jamais, l'évêque se contenta de lui remettre la housse
de lépreuse, en lui disant: - Je te défends de jamais entrer en l'église, marché , moulin,
four publie et en toute compagnie et assemblée de gens. - Je te défends que tu ne voises point hors de ta maison , sans
ton habit de ladre , afin qu'on te connaisse et que tu ne voises point
déchaux. - je te défends que jamais tu ne laves tes mains et autres
choses d'entour toi en rivage, ne en fontaine, ne que tu ne boives; et se tu
veux de l'eau pour boire, puise en ton baril et en ton escuelle. - Je te défends que tu ne touches à chose que tu marchandes on
que tu achètes, avant qu'elle soit tienne. - Je te défends que tu n'entres point en taverne. Si tu veux du
vin, soit qu'on te le donne ou que tu l'achètes, fais le entonner en ton
baril. - Je te défends que se tu vas par les chemins et tu encontres
aucune personne qui parle à toi, tu te mettes au-dessous du vent avant que tu
répondes. - Je te défends que tu ne voises par étroite ruelle, afin que si
tu encontres aucune personne, qu'elle ne puisse pis valoir de toi. - Je te défends que si tu passes par aucun passage, tu ne
touches point au puits, ou à la corde, si tu n'as mis tes gants. - Je te défends que tu touches à enfants , ne leur donnes aucune
chose. - Je te défends que tu ne boives ni ne manges à autres vaisseaux
que aux tiens. - Je te défends le boire et le manger avec compagnie, sinon avec
meseaulx (lépreux). » Cette longue série de défenses religieuses, qui avaient pour
sanction les anathèmes de l'Église, rappelle l'interdiction de l'eau et du
feu des anciens païens. Les épaisses murailles, les portes et les barreaux de
fer étaient remplacés par ces barrières morales, élevées autour du lépreux.
l'Église, appuyée sur la foi des peuples, se sentait sûre de sa puissance, et
elle en faisait un sublime usage. Ma sœur, recevez cet habit, et le vestez en signe d'humilité,
sans lequel désormais, si jamais le pouvez, je vous défends de sortir de
votre maison. Il revêtit d'une housse semblable la villageoise qui s'était
offerte à servir Iseult dans sa prison; il loua sa charité tout évangélique,
mais il l'avertit qu'elle serait soumise à la même loi de rigueur que celle à
qui elle se dévouait. L'évêque, prenant ensuite la lépreuse par son vêtement,
l'introduisit, ainsi que sa compagne, jusque sur le seuil de la poterne de la
tour, en récitant ces paroles du Psalmiste : « Voici le lieu de mon repos à
jamais; je l'habiterai : il est l'objet de mon désir. » C'est ainsi que la religion, avec ses espérances immortelles,
apprenait au captif à bénir ses chaînes, et au plus délaissé des êtres, à
aimer ses misères. Ordinairement on assignait au lépreux, pour demeure, une
chaumière isolée (domunculam); on l'y conduisait processionnellement. Devant
la porte de cette chaumière, on plaçait les habillements qu'il devait
revêtir, la cliquette par laquelle il devait avertir les passants de son
approche, et tout ce qui devait composer son chétif mobilier (1). Un tronc
était placé contre le mur de sa demeure pour recevoir les offrandes de la
charité. Ces humiliantes épreuves furent épargnées à Iseult, qui devait être
complètement recluse, et que le baron de la Voulte s'était chargé de défrayer
et de nourrir. Après que cette cérémonie eut été achevée, on lut sur le visage
de tous les assistants une expression de tristesse et d'amertume. Dans
quelques groupes, composés de serfs, de vilains et d'artisans, on s'apitoya
sur le sort de la noble damoiselle; on fit plus: on osa mettre en doute la
justice de la sentence qui l'avait condamnée. - « Nous l'avons aperçue , disaient des clercs de Valence, au
moment où elle soulevait son voile pour recevoir la sainte communion, et elle
n'avait aucune des marques de la lèpre. » - « Quant à moi, dit un homme d'armes au teint basané, venu
récemment de la Palestine, je l'ai vue au grand jour, au moment où elle
revêtait la housse au pied de la tour des Sangles: jamais yeux noirs n'ont
rayonné de plus de feu et de vie; jamais teint frais et coloré n'a brillé de
plus d'éclat aux clartés du soleil. » (1) Le prêtre qui
faisait la cérémonie lui remettait, avec les exhortations suivantes, les
principaux objets qui composaient ce mobilier. - « Prenez ce baril , disait il, pour prendre ce qu'on vous
donnera pour boire, et vous défends, sous peine de désobéissance , de boire
aux fontaines et puits communs , de ne vous y laver, en quelque manière que
ce soit, ni vos draps, chemises et toutes autres choses qui auraient touché
votre corps. » - « Prenez cette cliquette en signe qu'il ne vous est permis de
parier à personne, sinon aux autres meseaulx, si ce n'est par nécessité; et
si avez besoin de quelque chose , la demanderez aux sons de cette cliquette,
en vous tirant loin des gens et au-dessous du vent. » - «Prenez ces gants, par lesquels il vous est défendu de toucher
chose aucune à main nue, sinon ce qui vous appartient et ne doit venir entre
les mains des autres. » - «Prenez cette panetière pour y mettre ce qui vous sera élargi
par les gens de bien , et aurez soin de prier pour vos bienfaiteurs, etc. » On entrevit alors qu'il y avait, dans la destinée d'Iseult,
quelque chose de mystérieux; on soupçonna qu'une horrible machination avait
été tramée contre cette jeune fille. Cependant, la sainteté de l'évêque de
Valence semblait repousser ces suppositions; il n'aurait pas été le complice de
la fraude, ni de la tyrannie. Dans la première période du moyen âge, les
évêques, héritiers de cette espèce de tribunat exercé par les défenseurs de
la cité (1), étaient regardés comme les soutiens naturels du faible et les
vengeurs de l'opprimé. Quand une opposition populaire ne s'appuyait pas sur
eux, elle pouvait difficilement prendre quelque consistance. L'attention publique continua pourtant à se porter sur Iseult du
Béage, et voici ce qu'on apprit au sujet de cette jeune damoiselle (2). Unique enfant de Gérenton du Béage et de Françoise de Balazuc,
Iseult ouvrait à peine les yeux au jour quand elle perdit sa mère. Gérenton
du Béage, toujours en expéditions et en courses de guerre, l'envoyait souvent
faire de longs séjours au château de la Voulte; là, elle se trouvait confiée
à la tendresse de sa tante Clodine de Balazuc, qui avait un fils plus âgé
qu'Iseult et une fille qui l'était un peu moins. Quand Urbain Il prêcha à Clermont la croisade sainte, le grand
cri: Dieu le veut ! Dieu le veut! retentit des montagnes de l'Arvernie dans
celles du Vivarais. Pons de Balazuc et Gérenton du Béage annoncèrent qu'ils
voulaient prendre la croix; une foule de Vivarois de tout âge et de toute
condition s'empressèrent de s'enrôler sous leur bannière. Le jeune Arthur de
Bermond d'Anduze, fils du baron de la Voulte, s'échappa de la maison
paternelle, pour aller rejoindre ses deux oncles; il se rangea avec eux sous
la bannière de l'illustre Raymond de Toulouse, et partit pour la Palestine. Mais, deux ou trois ans après le départ de Gérenton pour
l'Orient, Clodine de Balazuc mourut, et Iseult se trouva sans protectrice et
sans guide. Le baron de la Voulte était un de ces guerriers durs et
farouches qu'aucune espèce de culture n'avait civilisé; il n'avait qu'une
seule affection, celle que lui inspirait sa jeune fille Berthe, dont il
gâtait le caractère naturellement altier et Capricieux, en exigeant que tout
se soumît à ses volontés d'enfant. (1) Defensores
civitatis. Voir le savant ouvrage de savigny. (2) Nous sommes ici
les échos des traditions populaires de la localité. Cette affection
exclusive le rendit injuste pour sa nièce Iseult, qui était réduite à
remplir, en quelque sorte, le rôle de suivante de Berthe, pour être tolérée
dans le château. Cependant cette jeune Iseult, qu'on était accoutumé à voir
toujours timide et soumise, eut un moment de sublime révolte contre son
oncle. Un jour, un jeune serf du voisinage, qui avait été son frère de lait,
fut condamné à être pendu pour avoir tué une biche, et pour être allé la
vendre clandestinement aux gens de l'évêque de Valence: des lois sévères
existaient contre le braconnage, et elles étaient appliquées avec rigueur par
les baillis des baronnies féodales; mais presque toujours les seigneurs
adoucissaient, par des commutations de peines, les sentences de leurs
justiciers; ils donnaient même quelquefois des lettres d'abolition complète à
des délinquants qui leur étaient particulièrement recommandés. Iseult crut
donc pouvoir obtenir la grâce de son frère de lait; elle en adressa la
demande à son oncle, au moment qu'il revenait de la chasse où il avait eu un
heureux succès; mais le morose vieillard, aussitôt qu'il entendit cette
requête, fronça le sourcil, et S'écria : « Silence, enfant; ne vous mêlez pas de ma justice ! -Mais, quoi! mon oncle, ce malheureux Bertram sera ...... Pendu,
oui, pendu, jour de dieu! Où en serions-nous, si nous laissions nos serfs
piller nos terres et usurper nos droits ? » La pauvre enfant se retira en sanglotant dans son oratoire; elle
comprit alors le vide affreux que laissait, entre elle et le féroce baron, la
mort de sa tante et l'absence de son cousin, Arthur de Bermond , jeune homme
au cœur ardent et généreux. Le lendemain matin, son oncle la fit mander
auprès de lui et lui annonça qu'elle eût à entrer au couvent de Soyons, où
elle prendrait le voile au bout d'une année de noviciat. « Je viens d'apprendre, lui dit il brusquement, que votre père
est mort en Syrie, vous êtes maintenant doublement sous ma dépendance; je
suis à la fois votre suzerain et le représentant de l'autorité paternelle à
votre égard; ainsi, vous n'avez d'autre parti à prendre qu'à m'obéir. » Iseult pâlit et pensa s'évanouir en entendant ces paroles;
absorbée par le chagrin de la perte cruelle qu'elle venait de faire, elle ne
songea pas à protester contre la vocation qui lui était imposée. Quand elle
eut un peu recouvré sa présence d'esprit, elle ne demanda plus qu'une grâce,
celle de pouvoir emmener avec elle une jeune villageoise appelée Catherine
Théaule. Catherine Théaule était la sœur du braconnier pour qui Iseult avait
intercédé, et elle avait juré à cette officieuse protectrice un de ces
dévouements sans bornes dont notre siècle a perdu le secret. Le baron de la Voulte savait que le fief du Béage lui ferait
retour, pour cause de déshérence, si Iseult mourait du monde, en embrassant
la vie religieuse et en renonçant à tout droit de propriété; il accroîtrait
ainsi son patrimoine destiné à enrichir son fils Arthur, ou bien sa fille
Berthe, si Arthur périssait dans les combats; enfin , il se débarrasserait
d'une jeune fille qui osait censurer ses actions. Quand Iseult entra au couvent des bénédictines de Soyons, on lui
donna une cellule isolée du reste du monastère, on la dispensa d'une partie
des rigueurs de la règle, et on permit qu'elle se fît servir par l'excellente
Catherine, qui prit l'habit de sœur converse. Dix mois s'étaient écoulés pour elle dans ces pratiques
monastiques dont l'austérité lui paraissait douce, en comparaison des
mortifications dont on l'avait abreuvée au manoir de la Voulte. Déjà elle
s'était accoutumée à l'idée de passer sa vie entière dans ce cloître sombre,
quand un événement inattendu vint troubler son existence et reporter ses
désirs vers un monde auquel elle semblait avoir dit adieu pour jamais. Le bruit avait couru qu'Arthur de Bermond avait été blessé à ce
même siège d'Archos où Gérenton du Béage et Pons de Balazuc avaient perdu la
vie; Iseult était restée sous l'impression de cette nouvelle quand elle était
entrée au couvent. Elle avait passé avec son cousin une partie de son enfance
et de sa première jeunesse. Arthur la protégeait contre les exigences et les
taquineries de Berthe; pour lui plaire, il aurait souffert toutes les
fatigues, bravé tous les dangers. Enfant, il montait au sommet des tilleuls
centenaires pour lui chercher des nids d'oiseau; devenu plus âgé et plus
fort, il veillait sur les jours de sa jeune cousine. Un jouir, il eut le
bonheur de la sauver des atteintes d'un taureau furieux. Après qu'il fut parti pour la croisade, Iseult continua de
placer en lui je ne sais quelle vague espérance; elle attendait son retour
avec cette foi mystérieuse qui vient du cœur. Mais tous ses rêves d'avenir s'évanouirent à la nouvelle de la
blessure mortelle d'Arthur; et quand près d'un an se fut écoulé sans qu'elle
eût entendu parler de lui, elle ne douta plus de son malheur. Il lui sembla
qu'en coupant ce dernier lien qui la rattachait au monde, la Providence
l'appelait à la vie monastique: elle ne songea donc plus qu'à consommer tous
ses sacrifices par la prise du voile. Elle était dans ces pieuses dispositions, quand, tout à coup,
Catherine Théaule entre dans son oratoire, et lui apporte un petit parchemin
au sceau des Bermond, en lui disant d'un air joyeux : « Lisez, madame, lisez.
» C'était une lettre d'Arthur, qui annonçait à Iseult son retour prochain, et
qui lui disait en substance: « Je sais tous vos maux et j'y mettrai fin;
espérez. » Un de ses écuyers, nommé Pierre Foulque, avait été porteur de
cette missive, et, pour la faire remettre à Iseult, il avait gagné la
tourière du couvent. Une révolution se fit alors dans le cœur de la jeune fille; elle
sentit sa vocation religieuse, sur laquelle elle s'était fait illusion
jusqu'à ce jour, disparaître pour faire place à des espérances toutes
terrestres. Elle demanda une audience à l'abbesse de Soyons - elle se jeta à
ses pieds en la suppliant de prolonger encore d'un an l'épreuve de son
noviciat; elle ne se sentait pas encore assez forte, disait elle, pour
accomplir son dernier sacrifice. L'abbesse parut l'écouter d'abord avec quelque étonnement, puis
elle la releva avec bonté, en l'assurant qu'elle n'avait jamais eu recours à
la contrainte pour décider la vocation d'aucune de ses religieuses; seulement
elle lui annonça qu'elle ferait part au baron de la Voulte de ce changement
de résolution. À dater de ce jour, Iseult s'aperçut qu'on lui refusait les
adoucissements qu'elle avait obtenus jusqu'alors, et qu'on redoubla de
surveillance à son égard. Inquiète, agitée, elle avait perdu cette sérénité qu'elle avait
retrouvée à l'ombre du cloître. Un jour elle se sent atteinte d'une fièvre
ardente, puis, un mal inconnu se déclare, sa peau se couvre de taches rougeâtres.
Le baron de la Voulte lui envoie une matrone habile dans l'art de guérir;
cette matrone déclare que la maladie d'Iseult n'est autre chose que la lèpre
: elle en fait son rapport, sur la demande de l'abbesse et du baron, à
l'officialité de Valence, et l'officialité juge que, pour sauver le troupeau
de la contagion, il faut en séparer la brebis infectée. On ne mettait pas alors, dans les enquêtes -et dans les
sentences de cette nature, les précautions qui furent exigées depuis par les
canons des conciles: après que la sentence eut été prononcée, l'évêque de
Valence fut chargé de l'exécuter; et le jour même où Iseult avait eu le
projet de prendre le voile, de bénédictine, fut celui où elle fut
corporellement séparée de l'Église et de la société. La malheureuse Iseult, renfermée dans la tour de Soyons, comprit
qu'en la flétrissant solennellement comme lépreuse, on avait élevé, entre
elle et celui en qui elle avait placé son espoir, des barrières plus
insurmontables que celles d'une porte de fer et d'un épais rempart. Les
taches rouges dont elle avait été quelque temps couverte avaient entièrement
disparu avant le jour même de la triste cérémonie ; Iseult s'aperçut qu'elle
était guérie de la lèpre, ou plutôt qu'elle ne l'avait jamais eue. La matrone
qui l'avait examinée avait donc fait une grossière méprise -. cette méprise
avait elle été tout à fait involontaire ? n'était elle pas l'effet d'un
marché honteux dont le baron de la Voulte aurait été l'auteur ? Il y avait
dans tout cela quelque chose d'infernal qu'Iseult frémissait d'avoir à
démêler; elle ne pouvait qu'avec horreur s'approcher de la vérité. Sous prétexte de procurer à une si noble damoiselle un asile
convenable, on lui avait créé une véritable prison; on ne voulait pas que le
mensonge judiciaire put être reconnu, et que la prétendue lépreuse fût
aperçue en plein soleil par des yeux indiscrets. On avait, il est vrai , doré
autant que possible les chaînes qu'on rivait autour d'elle: le mobilier de
son petit appartement était plus complet et plus riche que celui qui
garnissait sa cellule de bénédictine; à l'heure où la cloche du manoir
annonçait les repas de la garnison du baron de la Voulte, on lui apportait
des mets préparés avec soin, et on les lui faisait passer par un tour, où
Catherine Théaule allait les chercher pour les servir sur une table de chêne
poli; un psautier en lettres d'or, revêtu d'élégantes peintures, des heures
ornées de riches vignettes, quelques romans contemporains, dont Lancelot du
Lac et Rolland étaient les héros, décoraient le dessus d'un bahut finement
ciselé; un prie Dieu était placé dans une chambre à côté du salon, avec un
lit large et commode que des rideaux en tapisserie fermaient de tous côtés;
un petit cabinet, pratiqué dans l'épaisseur du mur, contenait la couche de
paille où reposait Catherine, attentive au moindre appel, au moindre
gémissement de sa jeune maîtresse. Mais ces aisances matérielles de la vie auxquelles on tenait,
d'ailleurs, beaucoup moins alors que de nos jours, ne pouvaient remplacer
pour Iseult le jour et l'air de la liberté. Sa chambre était éclairée par des
meurtrières étroites où des vitraux bleus, jaunes et violets ne laissaient
arriver les rayons du soleil qu'en leur prêtant des teintes bizarres et
sinistres; les voûtes sombres de cette chambre semblaient peser sur elle
comme un manteau de plomb. Désespérée de la tristesse de sa maîtresse,
Catherine Théaule obtint une fois pour elle du châtelain de Soyons la
permission de monter au sommet de la tour. A travers les créneaux, Iseult
aperçut, d'un côté, le magnifique bassin du Rhône- et la chaîne dentelée des
Alpes; de l'autre, les mamelons ondulés du nord du Vivarais, et les cônes
basaltiques de Chenevari et du Coiron. Oh ! comme elle aspirait alors l'air
et le soleil! comme son imagination courait vers la mer avec les flots du
Rhône et les légers esquifs qu'entraînait leur courant! comme elle bondissait
sur toutes ces cimes, parmi tous ces glaciers perdus dans un lointain
horizon! Après s'être longtemps enivrée de ce vaste spectacle, elle ramena
ses regards vers un vallon voisin; là, elle vit un peu de fumée s'élever du
milieu des bois, et un toit de chaume lui apparut entre les branches des
arbres: « Ah ! s'écria t elle, si on m'avait donné cette humble demeure
(1), eussé je dû cultiver moi-même mon petit champ de blé et mendier mon pain
comme le font d'ordinaire les vrais lépreux, combien je m'estimerais heureuse
! En respectant toutes les barrières que la religion aurait élevées entre moi
et les autres hommes, je pourrais parfois communiquer avec eux; je
participerais à la vie de la nature, et je ne serais pas enfermée comme ici
dans un morne tombeau. » Alors sa fidèle Catherine chercha à l'encourager, à la consoler;
et la bonne Iseult l'embrassa en pleurant, elle lui demanda pardon de son
désespoir, elle s'accusa d'être injuste envers la Providence, qui lui avait
donné une telle compagne dans sa solitude, une telle amie dans son malheur! (1) Domuncula
leprosorum. Du reste, la captivité elle-même n'était pas encore ce qui
semblait le plus dur à la pauvre prisonnière; ce qui révoltait surtout
Iseult, c'est que son persécuteur faisait passer cette captivité comme une
grâce, comme un adoucissement aux peines infligées d'ordinaire aux lépreux.
Et puis, le pain qu'on lui donnait, de la part du baron de la Voulte, lui
semblait amer; il lui paraissait cruel de, lui devoir, malgré elle, un abri
hospitalier. Un jour, elle entend un bruit inusité dans l'escalier qui
tournait de la poterne d'entrée au seuil de son petit appartement , sa porte
s'ouvre avec fracas; un homme d'armes, accompagné de deux clercs, entre en
tenant une lettre aux armes de l'évêque de Valence. Iseult ouvre cette lettre
en tremblant; elle lit, elle peut à peine en croire ses yeux: « Prenez courage, ma fille (1), lui disait le vénérable pontife;
nous croyons qu'il y a lieu de vous soumettre à un nouveau jugement de notre
officialité. Demain une matrone sage et vertueuse, que je connais
particulièrement, ira vous visiter dans votre prison; elle fera un rapport, à
mon juge ecclésiastique, sur l'état actuel de votre santé. Je cède, en cela ,
à des doutes qu'on m'a fait concevoir sur la réalité de l'horrible maladie
dont on vous a cru atteinte, et aux démarches qu'a faites en votre faveur Le
jeune Arthur de Bermond d'Anduze, revenu récemment de Palestine: ce jeune
homme m'a chargé de vous dire qu'il avait été blessé en défendant votre père,
mort glorieusement sur-le-champ de bataille. Le digne sire du Béage, en
rendant le dernier soupir, vous a recommandée à lui: « Soyez, a t il dit, son protecteur et son chevalier. » Arthur de Bermond vous aurait porté lui-même cette lettre, si je
ne l'en avais pas détourné, et s'il n'était pas allé voir son père qui est
tombé de cheval à la chasse et qu'un sanglier a grièvement blessé. « Sur ce, ma fille, que Dieu vous ait en sa sainte et digne
garde. » Venait ensuite un post scriptum ainsi conçu : « J'apprends à l'instant que le baron de la Voulte est mort des
suites de sa chute et de sa blessure. » L'homme d'armes qui avait apporté cette missive était l'écuyer
d'Arthur de Bermond, Pierre Foulques : c'était lui qui, arrivé en France deux
mois avant son maître, avait fait passer une lettre à Iseult dans le couvent
de Soyons; c'était lui encore qui, au grand jour de la cérémonie, avait
hautement manifesté l'opinion que la prétendue lèpre d'Iseult n'était qu'une
fable judiciaire. Tout se passa ainsi que l'avait fait espérer la lettre de
l'évêque: l'officialité, après toutes les formalités requises, rendit un
jugement par lequel elle déclara qu'Iseult du Béage était guérie de la lèpre;
en conséquence, on célébra pour elle, à Soyons, avec une grande pompe, une
messe de réhabilitation ou de réunion corporelle à l'Église catholique. Cette
messe eut lieu sur le même autel où avait été dite la messe de séparation;
elle avait attiré une foule de curieux encore plus considérable: on y chanta
le Te Deum avec une sorte d'enthousiasme populaire. Après le saint sacrifice,
qu'Iseult avait entendu avec la housse de lépreuse, elle dépouilla, sur le
seuil de l'église, cette livrée d'infortune; auprès de la fosse, encore
ouverte, dont la terre avait été jetée sur sa tête comme un symbole de mort,
on lui remit un coffre qui contenait de riches vêtements de châtelaine,
conformes à son rang et à son âge: elle semblait, en ce moment, ressusciter
au monde plus brillante et plus belle que jamais. Six mois après, une grande fête se célébrait dans la cathédrale
de Saint Apollinaire à Valence: près des portes de l'église, des destriers,
richement caparaçonnés, hennissaient et frémissaient d'impatience, tenus en
mains par des varlets et des pages; la cathédrale était pimpante et parée
comme dans ses plus belles solennités. Ce jour là, l'évêque de Valence
donnait sa bénédiction nuptiale à deux jeunes époux: l'un était Arthur de
Bermond, baron de la Voulte; l'autre était Iseult du Béage. Au moment où s'échangeaient, aux pieds de l'autel, les serments
sacrés, on remarqua derrière les époux une jeune damoiselle dont la figure
paraissait couverte de sombres nuages; c'était la jeune Berthe de Bermond: le
lendemain, elle entrait dans le couvent de Soyons, où elle resta jusqu'à la
fin de ses jours. On dit qu'un profond repentir l'avait conduite au cloître,
et qu'elle déclara vouloir expier dans les rigueurs de la pénitence les
indignes conseils qu'elle avait donnés à son père contre sa cousine. Après que le mariage d'Arthur de Bermond et d'Iseult du Béage
eut été consommé, un simple prêtre bénit, dans la même église, une union plus
modeste, celle de Pierre Foulques, écuyer, et de Catherine Théaule, femme de
charge de la nouvelle baronne de la Voulte. Que si vous voyez, sur le rocher de Soyons, cette tour penchée
dont la chute, imminente depuis tant d'années, semble suspendue par une main
mystérieuse, n'allez pas soutenir que cette bizarre inclinaison provient, ou
de l'action destructive du temps, ou d'une démolition opérée par des
réactions politiques les habitants du pays vous diront que la tour de Soyons
s'est affaissée sous la réprobation du ciel, et que Dieu l'a maudite depuis
qu'elle a servi à punir l'innocence. (1) Cette lettre, écrite en latin, a été
trouvée dans les archives du monastère de Soyons. > Lien
- Musée Archéologique de l'Ardèche > Lien
- Soyons, hier, aujourd'hui,
demain |